Dimanche 17 octobre 2010 7 17 /10 /Oct /2010 04:56

 


 
 

 

NORDKAPP - BODØ - 1800 km en kayak de mer, de la Mer de Barents, à l'Océan Glacial Arctique.

Avec le partenariat du Conseil Général du Pas-de-Calais.

CEDELIO.com

Go Sport Calais

Lauréat 2010 des Bourses de l'Aventure SPB et DIRECT MEDICA, avec le concours de La Guilde.

 

LAURENT JEANDEL 17

"Je retarde encore mon départ, nous sommes le premier mai, je comptais mettre à l'eau aujourd'hui. Le vent du nord  est toujours là, bien installé, il risque de compromettre sérieusement mon périple.

Le ca mion est prêt, tout est char gé, rien ne manque, sauf le conducteur. Malgré mes trois années de préparation, je ne maîtrise pas cette météo.

Ces derniers jours ont été difficile, ma motivation est comme le baromètre.... Tout, d'un seul coup, est devenu com pliqué, la roue de secours de la remorque, la tente qui n'arrive pas, le budget que je n'arrive pas à boucler, la météo ....

Météo au Cap-Nord : vent de secteur Nord-Est, 60 km/h, températures de 0°c à -5°c, averses de neige, grêles...

Ici il fait beau, chaud, tous ceux que je croise me disent la même chose : A quand le départ?

 

Deux jours plus tard :

Fin de matinée, j'attèle la remorque, démarre le camion : ça y est, route au nord.

 

Mai 2010 :

Je suis en Suède depuis hier, au bord de la Baltique, j'essaie de me concentrer dés aujourd'hui sur mon périple. Je redoute la météo qui n'est vraiment pas terrible et ce vent fiché au nord ne risque pas de me faciliter la navigation.


  LAURENT JEANDEL 18

6 jours après mon départ :

Je viens de parcourir plus de 4000 km, la traversée de la Finlande m'a paru interminable, Philippe Lasnier avec son tricycle couché est venu la nuit dernière me faire un coucou au camion. Il est parti depuis deux mois, son objectif est le Cap-Nord par la route, il n'avait pas parlé français depuis plus d'un mois....

Honningsvåg, la météo est sans surprise, averses de neige, pluie et vent. Je dois organiser la descente, c'est à dire laisser mon kayak et le matériel ici, le camion et la remorque à Bodø, point d'arrivée.

  9 jours après mon départ :

Retour à Honningsvåg, j'ai abandonné le camion et la remorque à Bodø, l'aventure commence véritablement, je renonce en quelque sorte au confort de la couchette et de l'abri du fourgon, je prends soudainement conscience de ce renoncement!

La météo ne s'arrange pas, la neige est encore tombée.

 

10 jours après mon départ :

LAURENT JEANDEL 10Les averses se calment, il a neigé la nuit dernière et la tente a une allure d'igloo. La houle semble calmée. Je n'ai pas envie de trop traîner ici, en face du camping.... D'ailleurs, il n'y a qu'une seule tente, la mienne.

Du plein nord, le vent est passé au nord-est. Le vent frappe le Cap-Nord à rebrousse poils, mais de ce fait la houle est un peu cassée.

Premiers coups de pagaies vers le Cap-Nord, premier grain en kayak. J'ai froid, même en pagayant, tout est plein de neige. Je me dis qu'une fois le Cap-Nord et les nombreuses avancées rocheuses franchis, je serai au couvert du vent. Je me dis aussi que toute erreur serait fatale dans cette eau proche du point de glace.

Avec le courant de marée et le vent de face qui a redoublé d'intensité, la houle devient de plus en plus forte. la décision la plus sage est de trouver un abri pour la nuit, je n'ai fait que quatre heures de navigation et environ 25 km.

Un petit trou de rocher s'ouvre, je n'ai pas trop le choix...

LAURENT-JEANDEL-15.JPGIl a neigé toute « la nuit », je dois vraiment arrêter de parler de nuit! Le vent s'est calmé, c'est déjà ça, la tente est recouverte de neige, le soleil n'est pas au rendez-vous, avec le froid, je n'ai déjà plus de batteries, mes appareils photos et caméras resteront aveugles.

 

Bloqué au Cap-Nord :

Le froid a complètement achevé mes batteries, sans soleil, je ne sais quand je pourrai les recharger.

Mon petit PC tient le coup, j'ai hésité à l'emmener, bien emballé dans une polaire, sac plastique et sac étanche.

Pour moi, une bonne charge de rayon solaire me ferait du bien, à vrai dire mes vêtements de kayak sont humides, j'ai peur à l'avance de devoir les enfiler ainsi, les mouettes risquent de m'entendre hurler!

 

LAURENT-JEANDEL-14.JPG4ème jour d'attente :

Je commence à perdre les pédales, et la notion du temps. Il neige tout le temps, je surveille le poids que ça peut engendrer sur la tente. Les averses de neige alternent avec le bruit sec de la grêle, le tout servi de bourrasques de vent. J'ai senti la tente s'incliner, j'ai eu peur un moment qu'elle ne tienne pas le choc.

La houle est très forte et les grains arrivent sans prévenir, le vent est toujours orienté nord nord-est, il faut attendre.

 

5ème jour d'attente :

Je regrette amèrement mon petit camion et son confort.

Hors de question de tenter le passage, je ne connais pas suffisamment la topologie du Cap-Nord pour m'engager, le passage exposé peut-être long.

J'ai froid, horriblement froid.

Il est une heure du matin, tout au moins à ma montre qui doit certainement délirer, il fait jour, le vent s'est un peu calmé, il ne neige plus. Il fait froid, je ressemble à une vache dans une étable, chaque expiration provoque des nuées de vapeur, quand je sors du duvet, je fume, fume... fumer, à que j'aimerais bien m'en griller une!

Le vent s'est calmé, une petite brise fraîche vient seulement «pour la goutte au nez», par contre la houle est toujours importante.

Lorsque je partirai, il faudra absolument filer au large «pour ne pas passer à la moulinette ».

Je n'ose pas regarder l'heure, ça ne me sert vraiment à rien, je devine le soleil à la luminosité plus forte derrière certains nuages, la marée finie de descendre, les courants sont étonnement forts.

Aucun passage de bateau depuis que je suis là; pourtant Skarsvåg n'est pas loin, ce qui ne me rassure pas du tout.

J'ai dû encore déplacer ma tente, au-dessus de moi une coulée de neige s'est formée, il serait complètement ridicule de périr sous une avalanche...sur une plage!

Premier Dimanche au Cap-Nord, plus exactement en dessous, je souffre terriblement du froid, malgré les boissons chaudes qui me procurent qu'un furtif moment de chaleur, je n'arrive pas à réchauffer la moindre parcelle de peau. Je suis bel et bien bloqué ici...

Je recalcule mon itinéraire suivant les courants pour la n'ième fois, dans l'espoir que peut-être, demain sera le bon jour.

LAURENT-JEANDEL-13.JPGJe reste dans mon duvet et ne sors qu'en cas de nécessité...

 

Depuis ce matin j'ai ma main gauche terriblement enflée, c'est en déplaçant la tente et Bélouga que j'ai du tordre quelque chose, avec le froid, cette gène est devenue douleur...

 

Un jour de plus sur mon cailloux, le vent tombe progressivement, le soleil fait quelques apparitions, je ne vois plus de formations de grains, il faut juste attendre que la houle devienne moins forte.

Prendre la décision de quitter ce lieu sera une étape «intérieure», je ne sais toujours pas ce qui m'attend de l'autre côté de mon abri.

Il faudra naviguer au large, et ça, ça ne me rassure pas du tout en sachant que je ne pourrai pas me récupérer en cas de problème. Le port du gilet de sauvetage me paraît bien superflu dans une eau qui ne laisse que quelques minutes de survie...

 

Je passe déjà plus de temps dehors : le temps s'améliore.

Curieusement, la mer paraît calme, mais des paquets de vagues arrivent de temps en temps, j'ai estimé la plus haute à trois mètres, aucun bateau ne passe pouvant provoquer ça.

L'amas de neige que j'avais au dessus de ma tente vient de glisser pour rejoindre la mer, à quelques heures prés, j'étais en dessous!

Je m'estime chanceux et suis en quelque sorte heureux de toutes ces attentions particulières du sort.

Encore un paquet de vagues qui arrive d'une violence impressionnante, plusieurs murs d'eau viennent percuter la plage.

Je dois faire un effort terrible pour essayer de compter les jours, je n'ai aucune notion du temps, je ne sais plus...

La houle et le vent baissent, les vagues inexpliquées ne se manifestent plus, j'avais noté un intervalle d'une heure trente entre chaque série. Le soleil essaye désespérément de se frayer un chemin entre l'archipel de nuages, j'ai une décision à prendre.

La température a du bien chuter pendant mon sommeil, il y a des cristaux de glace à la porte de la tente et sur les affaires au sol.

J'ai vu un bateau cet après-midi, j'ai réussi à prendre deux photos juste avant le KO définitif du numérique, c'était un chasseur de baleine... Inutile d'en dire plus!

Je me suis fabriqué une dérive qui me permettra d'aligner le kayak au contre-cap.

Sacré décision à prendre car je vais m'embarquer dans une navigation sans possibilité de retour... Un peu comme à la roulette Russe, quoique je ne me fie jamais au hasard et à la chance, je préfère mes estimations.

La tente ressemble de l'intérieur à un lampion du quatorze juillet, la luminosité est extraordinaire. Je mets rapidement le nez dehors, rapidement n'est pas le terme, je m'éjecte, me catapulte hors de ma maison en tissu : je suis étonné de voir autant de brume... lumineuse.

La mer est calmée, sa colère est passée.

Je charge le kayak à la hâte et prends la dérive, deux bouts, un avant, l'autre arrière, coulissant aux cadènes, traversant une planche de bois flotté. De mon hiloire je peux ainsi faire varier l'angle, plus avant ou plus arrière.

 

LAURENT-JEANDEL-3.JPGCela fait bientôt dix heures que je navigue vers ce cap, entre plein sud et sud-est, le port que j'entrevois est peut-être Gjesvaer, avec la série d'îlots, je ne suis sûr de rien, j'ai l'impression d'être perdu.

Je pense être entre Stappan et Gjesvaer, je verrai plus tard. Je vise une plage qui semble au couvert, je dois m'arrêter, j'ai besoin de poser.

Tout est humide, la tente, les duvets... je me réchauffe avec du thé, termine mes derniers bouts de chocolat, je n'ai pas la force ni la patience d'attendre la cuisson des pâtes, je me déshabille et m'engouffre dans mon duvet.

Je n'arrive pas à dormir, il fait jour, trop jour, mes affaires humides ne m'aident pas non plus à me sentir bien. Je m'énerve, me retourne sans cesse : plus de dix heures de mer, les courants portants, le crochet du départ , ma position me questionne vraiment.

 

Sur un petit chemin en haut de mon campement, une petite grand-mère arrive, gros bonnet de laine, parka, pantalon matelassé. Je m'attends à un «décampez de ma propriété» en norvégien. Elle porte un petit plateau en bois avec un service à thé et un théière brûlante.

Elle ne parle que norvégien, nous ne nous comprenons pas. Je ne sais comment exprimer mon émotion, le thé est pour moi... Je l'invite à s'asseoir et nous faisons salon sur le dos de mon Bélouga.

Je ne dors pas, je ne m'habitue décidément pas à ces nuits sans nuit.

La mer est calme, je remballe, charge le kayak, remplis mes bouteilles d'eau à une source, je n'ai toujours pas pu recharger l'ensemble de mes batteries, il n'y a pas assez de soleil pour les panneaux.

 

LAURENT-JEANDEL--2.JPGJe serais à Hayøysundà sept heures du matin, après une pause avec petit café en poudre et céréales, je reprends la mer, j'arriverai à Latøyale soir, Selkopple lendemain, une petite île au nord d'Hammerfestune journée et demie après.

Je choisis le passage au nord d'Hammerfesttout en ayant peur des nombreux navires qui croisent à cet endroit. Je veux éviter à tout prix ces villes, emplies de touristes et de superflu.

De la pointe de Kvaløya, je redescends et rejoins une série d'îlots, j'aperçois aux loin des bâtiments groupés, c'est Hammerfestà ma gauche.

Je profite de ces fenêtres de navigation, j'ai trop « sommeillé » au Cap-Nord, à vrai dire je redoute de me poser et rester bloqué...

 

...Tous mes gestes sont lents, le froid m'engourdit, je fais attention de ne rien renverser, de ne pas me blesser, je suis prudent à chaque instant.

... J'ai peur de payer cher le manque de repos, je ne pense pas que mon organisme puisse longtemps encaisser ce traitement. D'un autre côté, j'ai tellement peur de la mauvaise météo, que je profite des moments de bonnes conditions pour passer d'un cap à l'autre et découvrir ce que cache chaque virage, chaque îlot..

Longer les côtes est un régal, le paysage change rapidement, toujours ces falaises, cette neige, ces cascades d'eau blanche, ces petits arbres, cette bruyère où vient s'intercaler la mousse verte et moelleuse....

 

L'endroit où je me trouve est surprenant, c'est une petite île parmi plusieurs, certaines très rocheuses, celle-ci offre une superbe plage de carte postale, sauf que la température ne permet pas la baignade.

En face une autre île, avec un totem sami inquiétant et des chèvres sauvages.

 

LAURENT-JEANDEL-12.jpgJ'ai réussi à trouver un coin « presque calme », dans une crique voisine, un groupe de personnes nettoie la plage, je me sens un peu gêné de rester là.

Ils nettoient ce lieu après une razzia par la politie, des habitués avaient construit des «cabanons de vacances », un des nettoyeurs m'explique que l'ensemble a été vendu par la commune, à l'endroit où je suis, il y aura une marina avec golf...

Je ne comprends pas leur démarche, ils nettoient ce site merveilleux avant sa destruction!

 

La navigation de ce jour a été courte mais particulièrement difficile, mon kayak s'en sort bien dans une mer agitée, il faut que je lui fasse confiance, trop fatigué, je plante ma tente, sans poser de questions.

 

Mon poignet me fait terriblement souffrir, en fouillant dans ma boutique à médoc, je ne trouve pas de bon remède, j'ai des anti-douleur, mais pou r quelle douleur? des anti-inflammatoires mais depuis que je me gave de pilules colorées, le résultat est beaucoup trop médiocre.

Une cabane abandonnée, je n'irai pas plus loin...

Il est quatorze heures, il pleut, je regarde les nuages, des cumulus se forment à la dominante du vent, si seulement...

Mon but est d'atteindre Stortein, au bout du Reisafjorden, soit presque cinquante kilomètres. Je veux surtout sortir de ce fjord triste.

Je ne sais même plus le jour que l'on est, ça devient habituel, seule la montre m'indique cette heure qui ne veut rien dire, quant à la date, j'ai toujours été incapable de règler l'affichage.

LAURENT-JEANDEL-26.JPGLa mer est trop houleuse pour traverser Lyngen, je stoppe à côté de Dupvick.

Le vent a changé rapidement de direction, il est juste dans l'alignement du fjord et lève les vagues qui, de moutons passent en déferlantes. La pluie qui s'était presque calmée est de retour, j'ai juste le temps de trouver un endroit où monter la tente et attendre, j'ai peur que ça ne dure.

Je pensais remonter sur Lyngstuva, en ayant la houle de face. Comme quoi il faut s'adapter tout le temps.

J'attendrai deux jours avant de voir les rochers de Lyngstuva, les vagues aussi!

On dirait que le vent me suit et change de direction, avec moi.

 

«Nuits» difficiles, avec des bourrasques, le bruit des vagues m'a souvent fait sortir de la tente pour aller voir mon kayak.

Quatre ou cinq jours de nouveau d'attente, sans batterie, à part mon petit ordi, comme toujours, fidèle au poste.

Je suis à quelques kilomètres du Nord d'Oldervick, il m'est difficile d'y aller, je suis vraiment fiché dans un trou de rocher. On dirait que j'ai un certain don pour trouver de pareils endroits, celui-ci est particulièrement bien planqué, seules les mouettes m'ont vu arriver, elles seules savent où je suis.

 

Le vent s'est calmé depuis cet après-midi, les vagues sont moins fortes.

Je regarde la carte, de là où je suis, deux solutions de route : descendre vers Tromsøpar la voie rapide du Grøtsundetet rejoindre le nord-est de Senja, ou bien traverser, si les conditions le permettent le Grøtsundetpour aller sur Kvaløypar la passe de Kvalsundet. Cette option offre une variété de paysages, j'évite Tromsøet ses embouteillages de bateaux, de touristes, mais je suis moins à l'abri.

Mon kayak et moi avons décidé de passer au nord-ouest et d'éviter Tromsø!

Nous partirons demain matin, pour être sur le jusant de marée.

La traversée a été difficile, j'ai dû dévier ma route car je n'étais pas rassuré, plutôt que me diriger vers la passe, avec le pont en point de mire, je me suis retrouvé à Finnkroken, je stoppe à proximité de Skog.

Évidemment, j'aurais pu avoir un GPS. A l'heure actuel, il serait tombé en rade, comme tout mon matériel nécessitant de l'électricité...

 

LAURENT-JEANDEL-22.JPGDans un état végétatif, je regarde le ciel, la pluie, le crachin continue de plus belle, je n'ai que cette tente, une petite réserve de nourriture, mon précieux kayak et un matériel photo, vidéo, capteur solaire, montre, portable... Tout ça me paraît creux, la solitude me ronge.

Je ne sais pas ce que j'attends, je ne suis ni bien, ni pas bien, j'attends et n'ose sortir de ma tente.

Midi, le soleil arrive, grand soleil, je n'y crois pas, pas encore.

Quinze heures, je suis nu dehors, il y fait presque chaud, tout est presque sec, je m'habille, range, replie la tente et reprends la mer.

Il n'y a pas de vent, la mer est plate, la houle sereine, je file : mon but Senja.

 

Un bateau s'approche. L'homme en salopette, mégot au bec me salue, je lui réponds, il s'approche, je redoute déjà les vagues que son bateau va faire, il ralentit, il hurle : je ne comprends rien. Je n'ai pas mis mon petit fanion bleu, blanc, rouge.

Je lui réponds en demandant, de grâce, de l'anglais dans le pire des cas!

Il me débite un anglais parfais, trop parfait : il m'invite à le suivre, un orage arrive...

Sur la barge à saumons travaillent cinq personnes.

LAURENT-JEANDEL-32.JPGCe soir, ils restent à bord, il doivent faire de la maintenance sur les « nourrisseurs » et d'après ce que je peux comprendre, prélever quelque tonnes de poisson.

Je rentre dans la barge, des bruits de moteurs, les pompes envoient la nourriture.

Dans une pièce, une grande table, un banc immense, de la musique, de la fumée de cigarettes, une odeur de friture. Les quatre ouvriers de la ferme sont là, ils discutent bruyamment, l'homme à la salopette envoie quelques mots.

J'avais oublié ce journaliste, un article est passé sur le journal local avec ma photo : je ne peux plus passer inaperçu.

L'orage n'est pas passé, reste ce crachin, l'homme à la salopette me propose de dormir ici et d'attendre.

A l'avant de la barge, une équipée m'attend, c'est chauffé.

Un matelas!

L'équipage doit repartir, nous sommes samedi matin, ils rentrent chez eux.

Je reprends la mer, le crachin m'inonde, ces quelques heures m'ont redonné confiance.

 

...Je pense reconnaître Sør, c'est le seul endroit où des ferrys partent pour Rebbenesøy.

Je longe ainsi toute la côte en faisant attention au cap, il ne faut pas que je fasse le tour à l'est, je dois repérer Kårvik pour traverser vers Kiberg.

Après une longue traversée en mer, mon compas ne me suffit pas, je ne sais pas réellement me positionner, je pense être arrivé sur Vengsøya, cela reste une supposition.

Je préfère m'arrêter là, j'ai sept heures de navigation.

L'idéal serait de retourner sur Kvaløy et longer jusque Bellvick. Pour l'instant : stop.

 

LAURENT-JEANDEL-21-copie-1.jpgLe petit réchaud à gaz m'est aussi d'un grand secours car je peux le faire fonctionner dans la tente, je commence à compter ma réserve de cartouches de gaz, parti avec dix cartouches, il m'en reste cinq dont une entamée.

Je ferme la tente, le vent a tourné et la pluie a mouillé l'intérieur de l'entrée, un peu d'eau chaude pour mon thé, mon duvet; mon attente commence.

Je pense que c'est mon troisième jour d'attente, je n'arrive toujours pas à me repérer dans le temps. Je ne sors que très peu de la tente, pluie, crachins s'alternent encore une fois, j'essaie tant bien que mal de profiter du peu de rayon de soleil très furtif pour recharger ces foutues batteries. Celles de la caméra sont à plat, le réflex tient le coup et j'ai réussi à nourrir un peu l'ordi, quand au téléphone, je l'allume aux heures où je risque d'avoir un message.

Un navire des gardes côtes norvégien est là, depuis hier, au mouillage, il attend, comme moi.

Ma tente est cernée par des moutons, ils ne me dérangent pas, j'ai quand même dû jouer les méchants, un agneau s'attaquait au fil du panneau solaire, dix minutes après, ils avaient disparu, c'est dommage, je trouvais leur présence rassurante.

...J'en ai assez de cette technologie, elle devrait nous simplifier la vie, au lieu de ça, elle engendre d'autres problèmes.

Je n'ai jamais assez de batterie, je ne peux pas compter sur cette caméra aveugle.

Le super huit de papa marchait à la manivelle et il ne fallait pas de piles dans les appareils photos.

 

LAURENT-JEANDEL--7.JPGRéveil sous fond sonore du crachin qui s'abat sur ma tente, cette journée sera identique à la précédente et je ne pourrai encore pas lever le camp, la mer est toujours en furie, les bourrasques qui peuvent arriver n'importe quand n'arrangent en rien son état. Pour sortir d'ici, je dois passer par une série d'écueils, le fond est haut et les vagues redoublent d'intensité à cet endroit, c'est toujours possible de gagner le large, mais il y a de la brume et je crains toujours de me retrouver nez à nez avec un navire : il faut donc encore patienter, attendre...

Seul rayon de soleil, ce passage de petits dauphins, leur brève vision fait du bien, ces quelques secondes suffisent à redonner un sourire dont je suis le seul à profiter. Je sais que, comme les phoques, ils sont chassés et tués sans ménagement aucun. J'aurais bien aimé avoir ma caméra ou mon appareil photo à portée de main, le temps de sortir le matériel et le mirage disparaît, de toute façon, je n'ai plus de batterie.

Si je pouvais un peu sortir... Revenir trempé est un véritable problème, rien ne sèche, ramener en plus de l'humidité dans la tente n'a rien de bon. Je n'ai pas non plus « la » garde robe qui me permet le rechange.

Une bonne surprise, j'ai retrouvé des pommes de terre dans le fond de Bélouga, ces quatre belles patates sont la providence, ça me changera de mes nouilles, riz, semoule...

 

Je dois prendre une décision, je me suis réveillé avec un beau soleil, la mer est plate. J'ai envie de lever le camp sans trop me poser de question, d'un autre côté, j'ai toutes les batteries à recharger : je reste, sors le kit solaire et attends.

 

Objectif Senja, tout au moins Sessøya, Senja est à plus de cent kilomètres, mais avant je dois rejoindre le continent, je ne coupe pas en mer, il y a de la houle. Une série d'îles balisent la route jusque la pointe de Kvaløy, je passe au large de Bellvik, et recoupe cet immense fjord abrité.

Des macareux pêchent, ils se rassemblent par dizaines, flottent comme des petits canards de baignoire et disparaissent sous l'eau. Ne voulant pas les déranger, je me dirige sur leur côté, le vent et le courant me rabattent sur eux, je passe très prés, ils me regardent.

Quelques grosses tête surgissent au loin, des phoques, semble-t-il assez costauds, ils m'observent et plongent, ils jouent à cache-cache sur les fonds tapissés de laminaires.

Le vent se lève, des paquets de houle se forment. J'arrive sur le bas de Sessøya à dix heures. Il faut que je débarque, j'ai envie d'une boisson chaude, j'ai faim et mes épaules me tirent.

 

Les vagues sont serrées et agressives, je monte et descends de plus de deux mètres, j'ai peur de heurter une roche, j'avance par à-coups.

LAURENT-JEANDEL-25.JPGLa passe de Malengenrestera inoubliable, le courant très fort me déportera au large, la houle, me passe largement au dessus de la tête, les vagues roulent, l'horizon disparaît pour revenir le temps de glisser sur le revers de la vague, j'ai peur. Je subis et tente de négocier chaque mur d'eau qui arrive sur moi. Si au début, je maintenais ma route, il en est tout à fait autrement, il est question de survie, l'eau est à peine à trois degrés, je ne veux pas dessaler, il me serait impossible de regagner l'intérieur du kayak, je ne pourrai que m'accrocher, me laisser dériver et attendre que mon corps se refroidisse...

 

Senja :

J'étais pressé d'arriver sur cette île, et ce groupement d'archipel. Tout y paraît si calme. L'île est vraiment superbe. Tel les doigts de la main, la terre avance sur la mer.

 

Sacré temps pour la saison :

Mes affaires ont toutes repris l'humidité, le seul moment agréable est celui où je me glisse dans mon duvet, j'emprisonne ma chaleur et c'est bien.

 

Je n'avais prévu, à la base, que deux ou trois escales de ravitaillement. Je redoute de rentrer dans un magasin, je dois obligatoirement me rapprocher d'un bourg. Rentrer dans un magasin va lever les regards, j'essaie d'être «présentable», en jogging et sandales... Je dois avoir du sel sur le visage, ma barbe témoigne d'une panne de rasoir, les cheveux en bataille et mon odeur ne doit pas être celle du bon aftershave vendu au rayon hygiène. Mon compagnon attendra sur le parking, les kayaks n'ont pas le droit de rentrer.

Si le temps le permet, je traverserai la baie, demain, pour aller à Berg, en face.

La brume enveloppe les cimes, la lumière est celle d'un matin tôt, elle vient de l'est, à ma gauche.

Le vent s'est levé, sud-est plein pot, les vagues sont agressives, je ne m'y frotterai pas aujourd'hui, la passe du sud doit être un cauchemar. La journée va être longue, je ne pourrai pas naviguer.

Les mouettes se réfugient aussi à côté de moi, à l'abri, elles sont toutes là, toutes les mouettes de l'arctique, elles attendent, comme moi.

La température au vent, doit être bien basse, la pluie qui tombe a tendance à geler sur Bélouga en formant de petits glaçons. Ce qui ne va pas en me rassurant, je suis inquiet pour les heures à venir.

 

Mes pieds me font oublier ma main, douloureuse elle a quand même repris un aspect presque normal.

Première fois que je vois des phoques hors de l'eau, une petite dizaine. Ils sont encore chassés, c'est autorisé. Les exploitants des fermes marines n'aiment pas les voir rôder, alors ils tirent dessus et les laissent couler.

LAURENT-JEANDEL-31.JPGA en juger par la clarté, on dirait qu'il fait presque chaud dehors. Il n'y a jamais de lumière aussi intense en pleine journée, c'est le monde à l'envers.

Je me fais avoir chaque soir, pressé de me mettre au chaud dans mon duvet, j'oublie d'installer les panneaux solaires... pour la nuit. Ce n'est pas encore rentré dans ma logique.

Il est midi, un vent violent d'ouest est arrivé, averses de neige, pluie. La mer si calme au réveil bouillonne.

 

Je commence à m'améliorer dans l'art du déplacement de tente, la marée étant haute et les vagues fortes, je reçois les embruns par série.

 

J'ai froid, je n'arrive pas à me réchauffer avec cette humidité, j'aimerais trouver un autre coin pour planter la tente. Tous mes vêtements sont poisseux, mes mains toujours glacées, les boissons chaudes ne sont que des brefs moments de chaleur.

Cette montre mesure un temps qui ne veut rien dire. Elle est rangée, je ne la regarde même pas, cet objet reste pour l'instant inutile, angoissant, elle ne retrouvera son statut digne qu'en navigant, elle me permet de chronométrer mes bords, c'est sa seule utilité et je ne veux pas qu'elle contribue à me sabrer mon moral, qui à cet instant n'est pas au beau fixe.

 

Le soleil !

La matinée s'est passée sous ce petit crachin bien trempé!, je désespère de voir ce foutu soleil, le vent est tombé, c'est déjà ça.

Début d'aprés-midi, le ciel se dégage rapidement, le soleil est là!.

J'en profite pour tout sortir de la tente, duvet, vêtements, matelas, j'ouvre en grand ma maison de tissu au soleil.

Il est huit heures du soir, je ne fais que bouger pour uniquement alterner les batteries sur le chargeurs, elles attendent là, à la queue leu-leu, leur tour. Je tourne avec le soleil et me protège en même temps du vent qui reste glacial.

 

Je quitte Senja, en profitant d'une accalmie et d'un changement de vent pour suivre le courant de marée, il m'aidera à passer ces caps que je redoute.

LAURENT-JEANDEL--6.JPGLe tapis roulant du jusant me propulsera toute la matinée jusque Sjursvik, là, une décision doit être prise, j'aperçois les côtes de Grytøya, la traversée est tentante, quelques 40 km hors abri, autre solution, longer la côte et traverser dés que possible, en évitant quand même d'aller jusque Finnmes!

Le soleil s'installe, le vent me paraît régulier, les cumulus apparaissent, la marée est montante, ce qui dans le pire des cas m'amène sur Sandsøy, éventuellement si je manque vraiment de chance, sur Rolla... demain matin!

Je traverse, et n'hésite pas, le kayak chante dans les vagues, le courant est assez fort et provoque une houle que je redoute d'arrière : je fais front pour remonter au nord, en avançant de biais, je peux mieux maitriser les vagues.

J'arriverai au soir à Gardøya, en étant passé par une série de petites îles, paradis des oiseaux : je n'ose pas débarquer.

 

Comme d'habitude, j'évite ces grandes villes : au fond de la passe, Harstad à ma droite qui dort encore.

Je passe ce pont immense qui sépare Andøya du continent, je dois contourner cette île par le sud.

Je ne sais par quelle magie, je me retrouve à Sortland...

En longeant la rive gauche, je n'ai pas vu l'entrée de Gavlforden, pourtant bien large. Le manque de sommeil sans doute...

 

... Il est quatre heures du matin, il n'y a pas de vent, l'eau du fjord ressemble à un miroir, juste un peu de brume en surface donne un aspect laiteux, une petite heure après, je serai sur l'eau.

Les prochaines étapes sont Langeneset Nyksund, je redoute surtout l'après Nyksundet le contour par le sud de Langøya,avec ce vent, le reste de la navigation est exposé sud-ouest, y compris la passe de Raftsundøf. Un peu tard pour s'en rendre compte : j'aurais dû passer par Sortland, à cette heure je serais au couvert au nord des Lofoten.

 

... L'arrivée à NyksuLAURENT-JEANDEL-34.JPGnd ne sera pas évidente. Nyksund est derrière un rocher, passer devant n'est pas facile, la mer est particulièrement agitée.

Il n'y a plus rien de cet ancien port de pêche, tout est aménagé pour les touristes. Je déambule en anorak de mer, sandales, bistrots à la mode, ateliers « d'Aaaartistes... » bus de touristes allemands qui me dévisagent, ils sortent d'un des hôt els refaits dans ces anciens bâtiments en bois. Tous ont une superbe combinaison marquée « polar expedition »

Je rejoins rapidement Myre, petit port, avec à son entrée d' immenses silos.

J'ai planté ma tente sur une petite plage, le vent s'est levé, il arrive du sud-ouest, la mer est de nouveau en furie. Je n'aurais fait que tourner en rond autour de Sortland, qui se trouve maintenant à ma gauche....

Suivant l'état de la mer, demain, il me restera à traverser le Vesterålsfjorden, contourner Hadselføya, pour rejoindre l'entrée des Lofotenpar la passe de Rafsundøf d' Hanøy.

 

Parti depuis tôt ce matin, j'arrive au sud de Klakk au zénith. Trop content d'avoir de bonnes conditions de mer, le kayak et moi seront dans l'entrée de la passe du Raftsundøf, juste avant que le ciel s'assombrisse, que la pluie vienne, que l'orage éclate.

J'observe le passage des bateaux : chalutiers, vedettes, navires de croisières, ferrys se succèdent, l'entrée est étroite, je redoute ce passage en voyant les vagues provoquées par ces usagers encombrants.

Une petite plage est juste à ma droite, c'est Hanøy, un quai, trois maisons et le bac qui traverse pour aller sur Klakk et plus bas sur Store Molla.

A cette saison, les poissons descendent de la mer de Barents jusqu'aux Lofoten pour suivre les contre-courants du Gulf-Stream. C'est une pêche traditionnelle, en mer et sur terre.

La route que j'ai suivi depuis le Cap-Nord est celle des bateaux qui suivaient ces bancs de morue, les nombreuses cabanes de pêcheurs, abandonnées ou transformées en locations de standing, les rorbus, en témoignent.

Presque à chaque maison côtière, il y a un séchoir à morue, le poisson est toujours une source d'alimentation coutumière, même si les grands magasins offrent tout le nécessaire.

 

Il fait froid dehors, le soleil est caché par la montagne encore enneigée.

C'est l'anniversaire de ma fille ainée Claire. Comme pour le Bac de Juliette, je suis bien trop loin de tout.

Début d'après-midi, il n'y a presque plus de vent, ce qui permet à la pluie de tomber presque à la verticale...

Je traverse d'un pas pressé ma halte herbeuse, enjambe le rail de sécurité de la petite route. Du bout du quai de la « Tiedemann's Tobak », j'essaie de voir le pont, d'après la carte, il est juste là, après ce coude. La marée est descendante, il y a un peu de vagues mais c'est navigable.

 

A peine engagé dans la passe, un ferry me fait des vagues de prés de deux mètres, je m'écarte du bord rocheux. A vrai dire, j'ai la trouille!

Chalutiers, Hurtigruten, ferry, et autres se succéderont pendant ma descente, à chaque fois, il faut éviter le pire, les vagues arrivent en force de toutes les directions, elles rebondissent sur les parois rocheuses...

 

J'ai dépassé Store Molla, le paysage s'ouvre devant moi : j'arrive en mer.

Les petites îles sont verdoyantes, par moment, ça me fait penser à la Baies d'Allong et ses pêcheurs aux cormorans, décidément, entre Hanøyet Allong....

 

LAURENT-JEANDEL-33.JPGLa météo risque de se gâter dans les prochains jours, mon « baromètre » chute, c'est un peu dommage de ne pas naviguer aujourd'hui, d'un autre côté, j'ai besoin de repos.

La tente est à nouveau trempée, les affaires commencent elles aussi à reprendre l'humidité, je vais attendre un peu avant de partir, au cas où une accalmie arriverait.

L'endroit est vraiment peu fréquenté, depuis que je suis arrivé, aucune voiture, personne.

Je ne sais pas comment font les personnes qui vivent là à l'année. En dehors du côté vacances, des paysages superbes, l'isolement est important.

Cela va faire trois jours que je suis ici, j'aimerais bien partir, avancer. Je suis encore coincé avec la météo et ce vent, sans batterie pour la caméra, l'ordi tient, le reste, je ne sais pas... Il n'y a pas de soleil, c'est un scénario que je connais trop bien, et qui ne m'enchante pas...

Après- midi de pêche, mes réserves en nourriture s'épuisent, je vais essayer d'attraper un cabillaud, un seul.

Le premier sera relâché, le deuxième est impressionnant, j'ai du mal à le remonter. Il est plus haut que mon tibia, il doit mesurer quatre-vingt centimètres, il assurera quatre repas.

 

Trois heures du matin?, peut-être quatre ou cinq, cela ne m'intéresse plus, le soleil est à ma droite, c'est à dire au nord, nord-est. La mer est presque calme, il n'y a pas de vent.

Mes pieds me posent vraiment un gros problème, je crois que quelques orteils ont dû avoir froid au Cap-Nord. Engelures? Je ne sais pas, le sel n'a rien arrangé : mes orteils sont noirs, insensibles, les plaies sont ouvertes et ne cicatrisent pas. J'ai peur.

J'ai du mal à marcher, je ne sais pas ce qu'il faut faire, mon armada pharmaceutique ne suffit pas.

Je les emballe dans mes deux paires de chaussettes, les seules que j'ai emmenées, par dessus, un sac plastique, je naviguerai comme ça.

 

LAURENT JEANDEL 9Lødingen, une jetée, un phare et derrière le port de plaisance, le port de pêche et le départ des ferry.

Je retourne en arrière pour trouver un coin de côte, sans plage, juste de quoi me reposer.

De Lødingen, j'aperçois une côte en face, un point blanc, c'est un ferry, il revient de Bognes, c'est là que je dois aller.

Cette traversée ne sera pas évidente, elle coupe le passage de Narvik et des navires, ceux que je vois déjà sont gros, immenses.

Je trouve une petite plage à l'ouest de cette ville, apparemment il y a beaucoup d'activité dans la journée : bulldozer, engins de chantier...

C'était une belle plage, qui deviendra marina dans quelques mois, et finira en ruines dans quelques années...

La Norvège change, à force de vendre son côté sauvage, elle va le perdre.

 

Un petit port, à peine visible, Buvåg, perdu entre les îlots de granit, je cherche un endroit où poser, le vent se lève, il vient de terre et lève des vagues, il ne faut pas que j'avance plus loin.

Matin de furie, ciel noir, vent fort, ce petit port sent la pêcherie d'antan...

Je suis sur la route des pêcheurs de morues, tout respire l'ancienne marine.

Tempête, vent fort, entre les cailloux, les flots rugissent, la mer est basse et laisse la place aux champs d'algues. J'ai peur de rester coincé ici.

Plus loin, un caboteur est amarré, je demande la permission de monter à bord... L'homme est en train de souder une tôle, dessous son masque de film d'horreur, il fume un vieux mégot, je ne sais pas comment il peut faire!

D'un anglais douteux, il m'invite dans la timonerie, je voulais connaître la météo.

 

La matinée est longue sous la tente, aucune envie de voir dehors, la danse de la tente suffit pour me dire le temps qu'il y fait. La pluie est là, aussi, elle martèle la toile. Je me demande si l'homme soude encore?

Douze heures, le vent s'est soudainement calmé avec la marée montante, la pluie a cessé. Le soleil apparaît. J'attends un peu, au cas où...

J'ai toujours en tête le bulletin météo du soudeur, aurais-je mal compris?

Quatorze heure, mer plate, ciel nuageux. Je sors de ce dédale de cailloux en suivant chaque contre-courant, arrive à Skutvik, la mer est toujours plate, je n'y comprends rien.

J'atteindrai Nordskotle soir, où une petite plage m'attend.

 

Je me perds dansSagfjorden, avec ses forêts de pins, entre marécage et bord de mer, la couleur de l'eau me fait douter, mon compas indique l'est, je rebrousse chemin.

Sørfolda est immense, je ne sais si c'est la lumière, les falaises m'écrasent soudainement, le temps change également, les cumulus se regroupent : je n'aime pas cela.

La traversée du fjord se fera toujours sans problème, j'ai seulement un doute, comme d'habitude sur ma position exacte. D'après la carte, je dois remonter au nord-ouest, sur la mer, je ne sais où aller, pas à ma gauche, c'est déjà cela!

Un dédale d'îles devant moi, dont une avec un petit phare, plus loin une immense falaise en forme de fer à cheval vient mourir dans la mer, c'est l'entrée d'un fjord. J'observe depuis tout à l'heure un petit ferry qui fait des passe-passes entre deux rives, à ma droite Festvåg, que je ne vois pas encore.

J'arrive sur un quai, des voitures attendent, une file interminable, une petite descente à bateau en ciment, à ma droite, entre vieilles cabanes de pêcheurs et roches de granit, des barques amarrées à leurs corps morts. Je dois trouver un endroit où monter ma tente parmi ce décor de carte postale.

C'est un cul de sac, n'ayant pas le courage d'aller plus loin, je monte ma petite tente en haut de la descente à bateau. Derrière moi, les voitures continuent à s'agglutiner, les gens sortent, viennent photographier le paysage et regardent ma tente, mon kayak. Assis à l'entrée de ma maison en tissu, face à la mer, je tourne le dos aux vacanciers, aux vapeurs de parfums, de cigarettes, à tous ces gens bien propres.

 

Quatre jours de tempête, vent fort, mer démontée, la passe étroite du fjord est un entonnoir où le vent s'engouffre et soulève la mer.

 

LAURENT-JEANDEL-1.JPGC'est au bout de ces trois jours interminables que je reprends la route, la vrai, celle en bitume. Sur un panneau, je lis « Bodø42 » .

De maisons en bois et regards questionneurs, je passe au décor de montagne, de gorges, de torrents et de lacs, je traîne mon kayak derrière moi, je l'entends grincer à chaque bosse. La route unique est calme, jusqu'à ce que le ferry vomisse ces essaims de voitures, qui se ruent vers Bodø.

J'arriverai donc à Bodøà pieds, but de ce périple, je rêvais d'une arrivée en kayak...

 

Bodø est derrière ces roches découpées. Mon camion repose à côté d'un quai, j'espère qu'il est toujours là, j'ai hâte de trouver son refuge, je ne supporte plus ce monde devenu de plus en plus grouillant.

Mon camion est bien là, les clés n'ont jamais quitté mon anorak de mer, au fond de la poche étanche. Pour la première fois depuis ce qui me semble des siècles, j'ouvre cette porte magique.

 

Mon kayak trône sur la remorque, le périple est terminé.

Assis sur la petite banquette, je reste là, toute la demi journée. Je ne pense plus, seul le souffle de ma respiration indique un semblant d'activité. Je suis complètement sonné, je ne réalise pas. J'ai la tête et le corps dans mon bateau, parmi ces montagnes, cette mer, ce vent, ce froid.....

Je peux enfin faire soigner mes pieds, quatre orteils ont gelé, encore une à deux journées sans soin adéquate, et je frôlais l'amputation...

Nous sommes le 6 août, nous rentrons en camion, sur la route du retour, j'annonce la fin du périple sur internet...

 

Septembre 2010 :

Je promène mon chien sur la plage entre Gris-Nez et Blanc-Nez, la mer est démontée, belle, vivante : j'ai encore les images du Cap-Nord dans la tête.

J'ai complètement oublié les moments où mon corps disait non et mon esprit d'attendre que la nature m'accueille paisiblement. Qu'importe le projet d'aventure, le sur-homme n'existe pas, le sur-être non plus, seul, face à soi-même, on ne peut se mentir et se cacher. Les artifices de toute sorte ne servent à rien.

Des leçons, je n'en ai aucune à donner, sauf celle de rester humble.

Comme une toile de maître, je garde gravé dans ma mémoire les images de fjords, de macareux, de phoques, de bruyères, de loutres marines, de bateaux de pêche, de maisons rouges...

C'était vraiment un beau voyage, une belle aventure, sur une odeur de feu de bois, de thé brûlant.

Ma fierté est celle de quelqu'un qui est allé au bout de ses rêves, et en toute intelligence, en est revenu."

 

 

Texte et photos Laurent Jeandel© - reproduction et utilisation sans accord de l'auteur interdites.

Par laurent Jeandel - Publié dans : aventure en kayak - Communauté : Aventures en kayak
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