Bélouga est chargé sur le toit, c'est une drôle d'affaire à chaque fois, j'ai dû acheter un escabeau pour faciliter la tâche, malgré cela, les
chargements, déchargements restent une aventure à haut risque : j'ai peur de tomber kayak sur l'épaule, je me fiche de mon "gel- coat cutané" et me soucie plutôt du gel -coat de Bélouga, je
ne voudrais pour rien au monde l'handicaper.
Les affaires sont dans le coffre, vêtements, un peu de bouffe, de l'eau, valisette photo, pagaies, jupe.... A chaque fois, même cérémonial pour le départ en Baie de Somme,
programmé la veille suivant la météo, tout est prêt le soir pour qu'à la première heure, je puisse rouler vers Saint- Valéry.
Arrivé à ce lieu magique, je m'échoue au bout du quai Jeanne d'Arc, au club de la Baie des Phoques. Au milieu des pirogues sans fin (des V8, V6... non ce ne sont pas les cylindres) je dépose
Bélouga, après le périlleux exercice du déchargement. Les quelques bados passants promeneurs regardent ce type bizarre, en tongues, perché sur un escabeau décharger une baleine blanche, (un
Bélouga pour être précis). non ce n'est pas une "périssoire..." ni un "canoé"... non je ne rame pas....
Enfin bref, ça fait parti du folklore populaire dira-t-on.
Mise à l'eau à marée basse, le but est d'avancer au maximum sur la Baie pour atteindre "Le Hourdel" avant l'arrivée du flot , voir les phoques sur les bancs de sables, les oiseaux et revenir
avec ce tapis roulant du courant de marée.
Le chenal est bien marqué par les bouées, même en kayak, il vaut mieux suivre cette voie bouée, sinon, c'est se retrouver dans un pli de méandres, perdu au milieu des sables, avec quelques
centimètres d'eau sous la coque.
Qu'importe le temps, la lumière est toujours surprenante, la multitude d'oiseaux marins ajoute au tableau un côté "peinture", "cliché de carte postable". C'est superbe, ces instants sont en
dehors de toutes nos valeurs (valeurs : pour l'humain, il s'agit bien de porte-monnaie... car sinon qui se soucie du mot "valeur, respect...." s'cusé moi, je m'égare dans le chenal de mes
pensées, je dois vite retrouver la bouée verte, la bouée rouge dans ce labyrinthe cérébral...).
Pas besoin de cap, même si Le Hourdel est la destination intermédiaire, je compte sortir de la baie pour aller en mer, sur Ault et pourquoi pas Mers. Je n'arrête pas de tourner, la poupe de
Bélouga regarde tantôt le sud et le nord "faudrait savoir, tu vas où?".
La navigation se fait comme ça en Baie.

Aprés deux heures de méandres, et quelques phoques échoués, endormis, j'arrive au
Hourdel. Par rapport au flot, je suis à huit mètres en dessous de la jetée, perdu dans les bancs de sable. Il est 11heures, je m'attends à voir le flot arriver, je ne sais sous quelle forme,
petites vaguelettes, grosses vagues... tout cela dépend du terrain, pour l'instant, il s'agit bien de terrain, je considère être encore sur terre.
J'avance et commence à voir mon horizon se transformer : le flot arrive. Mon palpitant... palpite!, la dernière fois, sandwich en main, j'ai eu juste le temps d'attraper ma pagaie, coincer
mon emmenta

l-beurre entre mes dents et me prendre une vague de 1m50 dans le nez : c'était
le flot de la Baie de Somme.
Il arrive à la vitesse "du cheval au galop". Curieusement, on passe du poney au gros percheron, tout cela ne dépend ni du vent ni du coefficient de marée (trop facile) mais simplement de
l'endroit où l'on se trouve, un creux, une bosse, une passe étroite et l'eau s'engouffre.
Cette fois-ci, la caresse de la mer conquérante se fera en douceur, une série de vaguelettes vont soulever Bélouga. Je m'attendais à la claque, coef de 105 quand même. Eh non, comme quoi, nos
chiffres, nos comptes, nos prévisions, nos calculateurs, ordinateurs, technologitateurs, notre science, notre frime humaine, notre supériorité d'homme.... Je préfère l'humilité, un horaire de
marée, m'exposer en terrain plat plutôt qu'encaissé et voir le flot arriver.
Quelques dix minutes après, de la terre, on passe en mer, un courant de rivière innonde le sable, le niveau

d'eau monte, le sable disparait rapidement, les phoques se réveillent, un torrent sans rive incline les bouées. La navigation n'est plus au calme, je dois ruser,
tenir des caps, louvoyer, faire bac sur bac dans des vagues de plus en plus grosses.
Belouga, même avec sa stabilité légendaire, se voit transformé en kayak de rivière, il doit tenir gîte sur cap, l'eau monte rapidement sur le pont et je n'ai pas envie d'esquimauter avec mon
emmental-beurre entre les dents.
Le safran est relevé, inutile, je préfère ancrer Bélouga dans sa gîte. Mon objectif est la passe du Hourdel, l'emmental-beurre s'évade de ma mâchoire, je n'ai pas envie de le lâcher, je vise
une bouée pour profiter du contre et là, je remettrai mon emmental-beurre dans son tupperware, sous la jupe.
La pointe du Hourdel est dépassée, la Baie de Somme, plus large offre une navigation plus calme, encore à l'abri de la mer. Aujourd'hui, vent de Sud-ouest habituel, en cette saison, il faut
plûtot s'attendre à un nordest de terre ou noroit plus commun à l'autonme.
Je vise la cardinale ouest pour gagner le contre de marée et ne pas me prendre les douzièmes de marée, après je mettrai le cap au sud, direction Mers-les-Bains et les premières falaises.
A ce niveau, j'ai presque quatre heures de pagayage dans les pattes quelques 5 miles de distance et me retrouve déja à 2 miles de la côte.
Mon objectif, viser le contre du rable de Cayeux (gros banc de sable au large) et finir mon sandwich.
Je suis surpris du Belouga, même s'il y a toujours mieux, plus rapide, plus plein de choses, ce kayak est agréable, aujourd'hui, je l'ai chargé à 60kg (30 avant et 30 arrière), le poids se
fait à peine sentir, la pagaie que j'utilise (tout carbone) a un très bon rendement, 5 degrés d'angle permettent au poignet de ne pas souffrir, la prise au vent est minime, la seule chose qui
me tracasse, c'est l'état de mon emmental-beurre.
Si je veux encore profiter du flot pour le retour en Baie, il faudra carburer pour atteindre Ault, c'est à dire trouver un contre afin de ne pas être toujours sur le rail du montant. Les
risées au loin me montrent le chemin, je dois être sur une queue de haut fond.